Il se rue sur elle, et la tire si fort vers lui que les pieds de la jeune fille ne touchent plus le sol. Elle a mal. Elle se rend compte de ce qui se passe, ce qui signifie pour elle que les drogues n'y sont pour rien. Logique, donc, que le passage à quelques centimètre à peine de son visage, du bus en perdition, la fasse défaillir. Logique, au vu de la panique générale, que notre héros lui aussi perde un peu les pédales, et se décide à ramener la jeune fille chez lui en la portant dans ses bras, couverte de la veste qui avait failli lui coûter la vie quelques temps auparavant. Logique aussi que la police, en arrivant sur les lieux, et en demandant légitimement ce qui était la cause du carnage, effectue un test d'alcoolémie sur toutes les personnes voulant bien témoigner de ce qu'elles avaient vu.
Il faut dire qu'en matière de carambolage, les forces de l'ordre devaient avouer que c'était un beau carambolage. Des blessés comme s'il en pleuvait, dont une pelletée qui en garderaient un souvenir indélébile, de cette fille. En boîtant jusqu'à la fin de leur jour, dans le petit couinement de leur fauteuil roulant, ou encore quand ils communiqueront en clignant des yeux, cette image restera indélébile dans leur esprit. Ce qui aidera certainement l'inspecteur Martinez. Revenons en arrière, car un inspecteur de police se doit d'être présenté avec une arrivée en voiture, gyrophare aidant, une ouverture de portière lente et chaloupée, un déhanché digne des plus grands danseurs de salsa pour s'extraire de la petite boîte en tôle couleur métallisée, et surtout avec cette petite brise qui fait s'agiter une mèche de cheveux, sur le dessus. Bien entendu, si l'inspecteur Martinez était arrivé de jour, le soleil aurait choisi cet instant pour envoyer un rayon pile au bon endroit et au bon moment, afin de produire sur sa dentition bien entretenue le fameux "Ting" sonore, de rigueur lorsqu'un membre des forces de police jeune beau et vigoureux entre en scène. Sauf qu'il fait nuit, et que Martinez, s'il a un jour été beau et vigoureux, est aujourd'hui qu'il n'est plus tout jeune amer et acariâtre. Oui, acariâtre. Bien que le commun des mortels n'accorde cet adjectif qu'à des femmes, de préférence vieilles filles, il convenait à la perfection à l'inspecteur Martinez. Surtout au yeux de l'inspecteur adjoint Balard, qui avait encore les faveurs du temps, ainsi que de la gente féminine. Ce qui rendait Martinez encore plus acariâtre. Cercle vicieux? Peut être. Toujours est-il que martinez, outre le fait qu'il était invivable et qu'il maniait avec plaisir le sarcasme et l'ironie, n'en était pas moins l'enquêteur le plus efficace de son service, et donc, par généralisation, de la ville.
"Quelqu'un peut me dire ce que c'est que ce foutoir? Vous là, agent machintruc, ramenez vos grosses fesses ici et racontez moi.
- Vous raconter quoi, inspecteur?
- Votre week end! ... Crétin!
- Oh ben rien de bien particulier à dire, on est allé voir ma tante à ...
- ... mais me racontez pas votre week end, monumental abruti de rejeton de benêts. Racontez moi, pour qu'on s'amuse, pourquoi il y a tout un tas de carcasses entassées en plein milieu d'un petit carrefour de la ville ou j'officie. Vous serez gentil.
- Ah oui, euh... désolé! Alors on est encore en train d'interroger d'éventuels témoins visuels, mais apparamment, une fille serait apparue en plein milieu du carrefour...
- ...je crois que je préférais quand vous racontiez votre week end. Au moins ça paraissait vrai. Chiant, inutile, mais vrai. Alors on va tout de suite arrêter de me prendre pour un c...
- Mais je fais que vous répéter, moi, inspecteur. Ils donnent tous les même détails. Un grand éclair de lumière, une petite nana...
- Et elle serait apparue parce que ça lui bottait, là où normalement devrait se trouver un arbre tout ce qu'il y a de plus réglementaire. Avec des effets pyrotechniques dignes d'hollywood. En provoquant un énorme bordel qui va coûter aux assureurs du quartier leur jacuzzi, et à la ville de devoir renoncer à un réseau de pistes cyclables de dernière jeunesse. Et bien entendu, vous avez vérifié s'ils avaient pas un peu tous taquiné le goulot?
- Oui inspecteur. Négatif, inspecteur!
- Pardon?
- Bennn heuuuu oui inspecteur. Et heuuuu négatif inspecteur.
- Décidez vous, mon petit vieux!
- Mais ce que je voulais dire, inspecteur, c'est qu'on a fait le test, et pour la plus grand majorité, ils sont sobres.
- Si seulement moi je l'étaits pas, ça expliquerait mon début de migraine. Si ce n'est cette conversation avec vous..."
Ca ne plaisait pas à Martinez. Le paranormal, l'inexplicable, le farfelu, il n'y a rien de mieux pour horripiler un flic. Et Martinez était un flic plus qu'il n'était un homme. Alors son cerveau fonctionna en roue libre pendant quelques dizaines de secondes. Il en conclut plusieurs choses. Premièrement, il fallait mettre la main sur la fille. Si quelqu'un devait, de près ou de loin, porter le chapeau pour ce foutoir, çe devait être cette fille. Donc il fallait savoir à quoi ressemblait cette fille. Et ou elle était passée. Cette partie soulagea un peu Martinez car ça, c'était la partie rationelle de ses conclusions. Deuxièmement, ce qui plut moins à l'inspecteur, c'est qu'il fallait contenir le flot d'informations sur ce qui s'était passé et trouver un moyen d'expliquer cette apparition. Ce qui allait de paire, pour Martinez, avec le premier point. Il trouvait cela trop compliqué, en tant que flic, d'expliquer le paranormal. Autant demander à la principale intéressée. Troisièmement, enfin, il se dit que l'agent à qui il venait de parler était vraiment un crétin de base, et qu'il faudrait songer à faire remonter à ses supérieurs qu'un contrôle de facultés mentales devrait être impoosé en début de parcours, mais aussi au bout de quelques années de service mornes et répétitives.
Et il s'en retourne poser des questions, formuler des hypothèses, recouper des témoignages, faire faire un portrait robot, avant de se rendre compte que la technologie l'a rattrapé aussi sûrement qu'une ferrarri rattrappe un tracteur agricole, puisqu'un petit malin a filmé la scène avec son téléphone portable nouvelle génération, et une autre a pris des photos de qualité acceptable grâce à son appareil photo numérique portable qui ne quitte jamais son cou. Enfin bref, il enquête, tandis que le focus de la caméra s'élargit, et que la scène rapetisse au fur et à mesure que le point de vue prend de l'altitude. Laissons Martinez à son enquête, pour se déplacer en bas d'un immeuble miteux, un bon paquet de rues plus loin...
Nous voici donc témoins de la lutte de notre héros pour taper le digicode de son immeuble, avec dans ses bras la jeune fille, le tout dans le temps imparti par la machine, et sans assomer sa petite rescapée. Non qu'elle soit très lourde. Mais plutôt encombrante, il faut l'avouer. Après quelques minutes, il parvient enfin à l'ascensceur, et après quelques jurons, il parvient à passer les portes de son appartement, et à claquer la porte derrière lui. Il l'amène sur le canapé lit qui trône contre un des murs de son salon-chambre à coucher, et l'y dépose délicatement. Il a besoin d'un verre, et d'une cigarette. Une bonne occasion pour en découvrir encore un peu plus sur notre héros. Ne dit on pas que l'intérieur d'un appartement peut décrire un homme à la perfection? Non? Ah Bon. En tout cas, l'appartement de notre héros est coquet. Agencé correctement. Meublé juste avec le nécessaire. Ordonné... comme une chambre de célibataire. Des vêtements plus ou moins sales un peu partout, des livres étalés par terre, de la vaisselle déjà utilisée jonchant la table basse et cohabitant dans l'évier. Un classique du genre. Peut être que le fait que la première personne à rentrer chez lui depuis l'employé de l'électricité soit une fille plutôt mignonne le pousse à un peu de coquetterie, ou encore qu'il a reçu une bonne éducation, que la solitude et le célibatariat on eu tôt fait d'estomper, quoi qu'il en soit, il se met à ranger et à nettoyer. Une vingtaine de minutes lui suffisent pour redonner un air de neuf à son appartement. Il s'assied après s'être saisi d'un verre dans un placard, d'une bouteille dans le râtelier au dessus du petit bar séparant plus efficacement qu'un mur la cuisine de la chambre, et d'un paquet de cigarettes dans un tiroir de son bureau. Il réfléchit vite et peu. "J'ai ramené une inconnue chez moi. Elle est dans les vapes. elle est bizarre. Elle est mignonne..." Et il se paie le luxe de la regarder plus en détails. De ses chaussures dépareillées, en passant par le mini short lacéré de trous, laissant à l'oeil nu quelques parties de chair visible, pour finir sur le haut trop court et trop serré. "Si elle avait des formes, elle serait magnifique! Mais elle a l'air un peu jeune". Et sa réflexion s'arrête là car elle a l'air aussi de se réveiller. Elle lève sa tête sans bouger ses épaules, fait vaguement le tour de la pièce des yeux, et replace sa tête en position alongée. Sans aller jusqu'à énerver notre héros, ça le laisse juste assez perplexe pour qu'il fasse résonner sa voix dans l'appartement. "Hé oh! Salut!" La fille relève la tête, semble remarquer la présence du jeune homme dans la pièce, et en fronçant les sourcils, semble traverser mentalement un brouillard épais.
"Tu es qui? Comment je suis arrivé ici? Je suis où, d'ailleurs?
- Je m'appelle Simon, et je t'ai porté jusqu'ici. On est chez moi.
- Bordel, il était bien puissant, finalement, le cachet de Zarkass. L'halu était bizarre, mais que je me retrouve chez un mec bizarre comme toi, ça c'est fort. On a pas couché ensemble, au moins?
- Meri pour les compliments... Non on a rien fait. Enfin... Moi je t'ai porté, je t'ai sauvé la vie, et je sais pas pourquoi, je t'ai ramené au chaud, chez moi. Faut dire que sortir en plein hiver avec ces vêtements, faut oser, mais marcher tranquillement avec un bus fou lancé à pleine vitesse sur toi, ça c'est carrément suicidaire. Remarque, si t'as pris de la drogue, c'est pas plus étonnant que ça.
- Qu'est ce que tu racontes?
- Tu sais bien, le bus, le carambolage, et toi qui tombe dans les pommes." Cette phrase a pour effet de faire blémir la jeune fille, et de décomposer son visage aussi sûrement qu'un danseur décompose un mouvement ou que le temps un cadavre.
- Tu veux dire que c'était pas une hallucination? Tout était vrai?
- Si il y avait des petits éléphants roses qui volaient, c'était dans ta tête, mais tout le reste s'est vraiment déroulé! Je le sais, j'ai failli crever en te sauvant la vie!
- M...Merde... C'est pas possible. Qu'est ce qui s'est passé?
- Vive la gratitude...
- Mais j'étais en train de danser au "Nouveau borgne", en attendant l'effet de comprimés, et je me suis retrouvé là, j'y ai pas cru. Et il y a eu cet arbre, dans une lumière halée.
- Tu es certaine que les drogues ont pas fait effet? Non parce que là, c'est carrément de la science fiction de la Science fiction! Jusqu'au nom de la boïte! Avoue que tu l'as inventé!
- Mais bien sûr que non! Le "Nouveau borgne" est peut être pas la plus branchée des boïtes de crâneville, mais il est un peu...
- Attend attend! Craneville? Arrête avec tes mauvaises blagues... Tu viendrais vraiment d'une ville qui s'appelle Craneville?
- Mais quel crétin! Craneville est la capitale de la terre du fond à droite!"